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Musique classique et opéra par Classissima

Maurice Ravel

mardi 18 juin 2013


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14 juin

Mercury Living Presence, édition collector volume 2

Resmusica.com Qui l’aurait cru ? Voici un deuxième coffret de 55 CDs Mercury Living Presence, après le premier paru début 2012. En se référant à la chronique relative au premier volume , le lecteur sera au fait de l’histoire de ce fabuleux label américain dont les principaux artisans furent un ingénieur du son de génie, Robert Fine (1922-1982), et sa femme, la directrice artistique Wilma Cozart Fine (1927-2009). Bien qu’admiratifs envers le contenu et les interprètes de ce premier coffret, nous déplorions le peu de disques consacrés à Paul Paray , Howard Hanson , Frederick Fennell, l’absence de Marcel Dupré, de Rafael Puyana , et nous souhaitions la publication d’une deuxième, voire une troisième boîte, afin de faire totalement honneur à ces merveilleux interprètes qui ont honoré Mercury de leur immense talent. Avec ce deuxième volume, notre vœu est comblé au-delà de toute espérance, puisqu’en dehors de l’incontournable et boulimique Antal Doráti qui reçoit ici l’honneur de 18 CDs, Paul Paray se voit gratifié de 8 CDs, Howard Hanson de 10 CDs, et Frederick Fennell de 9 CDs ; les solistes Marcel Dupré (orgue) et Rafael Puyana (clavecin) ont respectivement 2 et 3 CDs. Pour faire bonne mesure, l’album est complété par les chefs d’orchestre Anatole Fistoulari, Rafael Kubelík , Victor Alessandro, ainsi que le violoncelliste János Starker . Signalons que pour faciliter les recherches, les disques sont classés par ordre alphabétique d’exécutant. Si les interprètes sont donc bien représentés, il est par ailleurs très peu probable que vous trouviez dans un coffret d’une cinquantaine de CDs un tel florilège de compositeurs américains aussi peu fréquents dans les salles de concert – voire aussi peu connus ! – que ceux présentés dans cette deuxième publication Mercury Living Presence… Un rapide coup d’œil sur la liste ci-dessus sera absolument édifiant à ce sujet ! Quoi qu’il en soit, cet album est assurément l’un des plus riches qui nous aient été proposés et remercions chaleureusement Universal d’avoir réédité tous ces enregistrements de légende. Souvent qualifié de « médecin de l’orchestre », Antal Doráti (1906-1988) a « soigné » et hissé au niveau mondial des phalanges telles que les Orchestres Symphoniques de Dallas et de Minneapolis, le Philharmonia Hungarica, l’Orchestre Philharmonique de Stockholm et l’Orchestre Symphonique National de Washington DC. Il fut certainement l’un des chefs d’orchestre qui a le plus enregistré, et cet album en porte le témoignage, avec 18 CDs (contre une vingtaine dans le premier volume) dont les sommets sont trois disques de référence consacrés à Bartók, deux à un Lac des Cygnes d’anthologie virtuellement complet (en mono, 1954), un Sacre du Printemps apocalyptique (également en mono, 1953), et un superbe disque de musique française qui nous a notamment révélé une très rare Ouverture de Georges Auric (1899-1983). Doráti ayant gravé les Six Symphonies de Tchaikovsky, alors qu’ici sont seulement présentes les n°4 et n°6 « Pathétique », espérons qu’un troisième album nous en propose les autres, augmentées des Quatre Suites pour orchestre, toutes parues en CDs individuels. C’est après avoir dirigé sa Symphonie n°1 « Nordique » à Rochester que le récent Premier Prix de Rome américain 1921 Howard Hanson (1896-1981) fut approché par George Eastman (1854-1932), le magnat de Kodak, qui recherchait un directeur pour son école de musique tout récemment créée à l’Université de Rochester. En acceptant le poste durant quatre décades, et en fondant l’Eastman-Rochester Orchestra composé de professeurs et étudiants, Hanson permit à une multitude de compositeurs américains (y compris lui-même) d’entendre leurs œuvres et de les voir créées au concert et au disque. Il considérait son école comme le « laboratoire musical » dont le creuset révélait les talents et les épanouissait. D’innombrables gravures, tant mono que stéréo, en restent les précieux témoignages, parmi lesquelles nous trouvons ici les trois premières symphonies de ce grand directeur – pédagogue – chef d’orchestre – compositeur, ainsi que des œuvres significatives de Barber, Gould, Ives, Mennin, Piston, Schuman, Sessions, Thomson etc… Issu de l’Eastman School of Music de Rochester, Frederick Fennell (1914-2004) fut l’ami très doué de son mentor Howard Hanson. Passionné par les instruments à vent, il fonda et dirigea l’orchestre d’harmonie de l’école qui devint l’Eastman Wind Ensemble avec lequel il réalisa nombre de gravures d’œuvres de compositeurs américains écrites pour ce genre de formation et dont nous retrouvons ici en 9 CDs l’essentiel, augmenté de pages de musique légère parmi lesquelles celles, excellentes, de Leroy Anderson (1908-1975). Paul Paray (1886-1979) fut un autre pilier de Mercury Living Presence, et tout comme Howard Hanson, il n’avait pas été suffisamment représenté dans le premier album. Ici, 8 CDs montrent tout l’immense talent de ce chef d’orchestre Premier Grand Prix de Rome français 1911, dans un répertoire surtout centré sur la musique française : outre des œuvres courantes d’accès aisé de Hérold, Auber, Thomas, Gounod, Bizet, Paul Paray nous gratifie ici des pages essentielles de Debussy et Ravel, mais aussi de Roussel (Suite en Fa), Ibert (Escales), Schmitt (La Tragédie de Salomé), ainsi que de sa propre Messe pour le Cinquième Centenaire de la Mort de Jeanne d’Arc, toutes interprétées avec raffinement, subtilité, et un goût exemplaire. Grâce à ces quatre chefs, ce coffret Mercury offre un éventail exceptionnellement large de la musique occidentale des XIXe et XXe siècle. Mais cela ne s’arrête pas là : nous trouvons le disque manquant dans le premier coffret du violoncelliste János Starker (1924-2013) qui vient de nous quitter, dans un récital Chopin – Mendelssohn – Debussy – Bartók ; deux disques grandioses de l’immense organiste Marcel Dupré (1886-1971) dans du Widor, Franck, Saint-Saëns ; et surtout, enfin, trois disques de musique baroque au clavecin par l’excellent Rafael Puyana (1931-2013), lui aussi récemment disparu, remarquable élève de la grande Wanda Landowska (1879-1959). Complétant idéalement cet album exceptionnel, deux disques supplémentaires sont consacrés aux enregistrements mono 1951-1954 de Rafael Kubelík lorsqu’il était à la tête du Chicago Symphony Orchestra, dirigeant Mozart (Symphonie n°38 « Prague »), Dvořák (Symphonie n°9 « du Nouveau Monde »), Hindemith (Métamorphoses Symphoniques sur des Thèmes de Carl Maria von Weber) et Schoenberg (Cinq Pièces pour orchestre op. 16), tandis qu’un CD-bonus propose en première de 1969 le Concerto pour piano de John Corigliano avec une interview du compositeur, une des dernières réalisations de Mercury Living Presence. Que demander de plus ? Eh bien, souhaiter à cette magnifique parution tout le succès commercial qu’elle mérite de droit, afin qu’Universal puisse finalement mettre à disposition du mélomane un troisième coffret reprenant le reste des gravures Mercury Living Presence parues en CD, et si possible – qui sait ! – des publications mono supplémentaires (on songe notamment au ballet intégral La Belle au Bois dormant par Doráti ou aux Rimski-Korsakov par Paul Paray). Signalons enfin que la liste détaillée des œuvres présentes dans ce coffret est consultable sur le site Decca Classics.

Le blog d'Olivier Bellamy

15 juin

Henri Demarquette, la musique en profondeur

Certains solistes sont comme des sportifs qui courent d’un continent à l’autre. D’autres pratiquent la musique en profondeur. Henri Demarquette est de cette race d’artistes qui prennent le risque de la lenteur. Sa collaboration avec la pianiste Brigitte Engerer ressemble au parcours d’un Monet qui traque sans relâche l’étincelle de vérité en peignant de multiples nymphéas. Avec Henri Dutilleux, Olivier Greif ou Eric Tanguy, il a pris aussi le temps de l’immersion totale dans des langages spécifiques qui sont comme autant de planètes différentes avant de les porter à travers le monde à la première personne du singulier. Il joue dix siècles de musique et pas seulement le grand répertoire romantique, il s’intéresse notamment aux liaisons avec la musique vocale de la Renaissance. Rien n’échappe à sa curiosité insatiable. Et dès qu’il saisit son violoncelle, rempli de toutes les galaxies musicales, la terre commence à trembler. Voici son programme : 3 madeleines musicales Schumann : Variations Abegg (début) par Brigitte Engerer Dutilleux : Mystère de l’Instant (début) Chopin : 3 ème mvt de la sonate pour violoncelle et piano par J. Starker et G. Sebok 4 morceaux de musique classique Christobal de Morales : Missa Mille Regretz, Sanctus (début) Eric Tanguy : Eclipse pour orchestre (7′17 après le début) Ravel : l’Enfant et les Sortilèges Beethoven : 1 er mvt du 7ème quatuor




Le blog d'Olivier Bellamy

13 juin

Muriel Mayette, curiosité et passion

Certains acteurs de théâtre sont murés en eux. Bons ou mauvais, ce n’est pas le problème, ils sont ainsi, plongés dans les grands textes qui coulent dans leurs veines, chaussés de vair et de vers, déclamant pour demander le sel à la cantine, frissonnant quand ils ont joué Strindberg, crevant de chaud lorsqu’ils sortent de chez Goldoni, ils dorment dans une chambre de bonne, peut-être, mais vivent toujours leur vie entre trois murs. Entre Dieu, Molière et l’Eternité, face au trou noir du public. D’autres sont ouverts vers les autres, collègues et gens du commun, c’est tout un. Plus de murs, foin des barrières ! Ils sont tout autant dévorés par leur passion, ivres de sentiments exacerbés, traversés par des vents contraires, mais, comme pour échapper à ce feu qui les consume, ils s’abreuvent à la source de l’altérité. C’est le cas de Muriel Mayette. J’ai rarement rencontré quelqu’un d’aussi authentiquement vivant, curieux de l’autre, attentif à tout ce qui se passe autour, heureux de communiquer, ne marchandant pas sa présence, ne calculant pas ses répliques, et se nourrissant d’échange comme un éternel affamé. On ne s’incline pas devant cet administrateur général de la Comédie française, on joue avec elle, et pas d’autre moyen que de jouer juste et sincère. Voici son programme : Travelling Quartett lady madona - Lambarena Bach to Africa - Daphnis et Chloé de Ravel - la Bohème l’air de Mimi - la folle complainte de Trenet - youcali kurt Weil - gymnopedies de Satie

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13 juin

Tribute to Henri Dutilleux (1916-2013)

“What is fashion? It is what is going out of fashion. Tout est là.” His body bore the marks of a long life, but his mind remained bright, and Henri Dutilleux was resilient, just like his work. Untouched by the fights between neoclassicists and structuralists, his work was unique, beyond all dogma, and came from a very French tradition of the art of orchestration. He was extremely demanding of himself, aroused only admiration, and in the end he had no known foe. He came from a background open to art (one of his ancestors, Constant Dutilleux, a close relation of Delacroix, was a painter, and another, Julien Koszul, a friend of Gabriel Fauré, was a composer). He quickly climbed the ladder at the Conservatoire de Paris, in 1938 and won the Grand Prix de Rome in composition. But it was not until ten years later that he composed the work that, repudiating all his previous pieces, he would later view as his opus 1: the Piano Sonata (dedicated to his wife, Geneviève Joy). Impervious to aesthetic wars, Dutilleux was open to the music of his time, including jazz and French chanson française. In line with Stravinsky, Ravel, and Bartok, he abandoned tonal language, keeping only its notions of function, polarity, attraction, repulsion, dissonance, and consonance. From counterpoint, he developed an interest in mathematical games. Indeed, many of his pieces are written in a symmetrical fashion, or are musical palindromes. His music can also be seen as hypermnesic: quotations and references are clearly claimed as such. Nevertheless he never parodied or wrote “in the style of.” When Dutilleux went “from Janequin to Jehan Alain,” he didn’t spoof either of them. His only violin concerto “L’arbre des Songes,” is clearly reminiscent of Berg’s Violin Concerto, dedicated “To the memory of an angel,” without quoting a single note from it. Dutilleux was respected and admired, and he knew how to take advantage of the scarceness of his premieres. In the last twenty years, each and every Dutilleux premiere has been an exceptional event. Every new work enjoyed several encore performances, and all were recorded at least once. In an interview with ResMusica in 2009 (in French here ), Dutilleux expressed his regret at not having composed an opera, for he had not found a subject he liked. About the war between tonal and atonal music, he quoted Cocteau: “What is fashion? It is what is going out of fashion,” concluding “Tout est là”. International fame came very quickly, but honors came late. The government promoted him to the grade of Grand Croix de la Légion d’Honneur at the age of 88. He won the Ernst von Siemens Prize (the Nobel Prize of music) at 89. The classical MIDEM awarded him a prize for his entire career at 91. That was the price to pay for being independent, and for having sought not honors but only to be honorable.



Jefopera

10 juin

Au Gewandhaus

Gewandhaus, Leipzig, AugustusplatzSe rendre à Leipzig sans écouter son célèbre orchestre du Gewandhaus aurait été aussi triste que d'aller à Cabourg sans voir la mer. Je m'y étais donc pris plusieurs mois à l'avance pour acheter mon ticket et crois même l'avoir réservé sur internet avant le billet d'avion. Invité à diriger, Louis Langrée, que je n'avais pas revu depuis 1998, à Amiens, avait concocté un programme franco allemand aussi généreux que séduisant : de Mozart, la 31ème symphonie dite "Paris" et la symphonie concertante pour violon et alto, de Ravel, Le Tombeau de Couperin et Ma Mère l'Oye. Quelques mots sur cet orchestre, que l'on dit le plus ancien du monde. Son histoire commence en 1743, quand une dizaine de bourgeois prospères et mélomanes embauchent 16 musiciens pour fonder le Grand Concert, la première formation orchestrale instituée qui ne soit attachée ni à une église ni à une cour. En 1781, le Grand Concert prend le nom d'Orchestre du Gewandhaus à l'occasion de la construction d'une salle de concert dans la halle aux tissus « gewandhaus » de Leipzig. L'effectif s'agrandit selon les souhaits des chefs permanents qui se succèdent à sa tête, au premier rang desquels Felix Mendelssohn, à la baguette de 1835 à 1847. De nombreux grands musiciens se produisent dans le premier Gewandhaus, notamment Liszt, Berlioz et Clara Schumann. La famille Schumann, comme les Mendelssohn, habite d'ailleurs tout près, de l'autre côté du boulevard qui ceinture la vieille ville. Leurs maisons sont encore ouvertes au public et la visite en est très émouvante. Les musiciens et le public commençant à se sentir à l'étroit dans la salle de concert, un deuxième Gewandhaus, beaucoup plus spacieux, est construit en 1884. Très sévèrement endommagé lors des bombardements de la ville en 1944, il sera rasé en 1968 avant de faire place à un troisième Gewandhaus, inauguré en 1981, pour le bicentenaire de l'orchestre. De grands chefs se sont succédés à sa tête, notamment Arthur Nikisch, de 1895 à 1922, qui étendit le répertoire aux compositeurs contemporains, Brahms, Richard Strauss, Bruckner, Mahler mais également Reger et Schönberg. Le jeune Furtwängler, qui lui succèda quelques années, continua sur cette lancée avant de céder la place à Bruno Walter en 1929. Mais la montée du nazisme obligea ce dernier à quitter son poste et à fuir l'Allemagne. En 1989, c'est autour du Gewandhaus et de son chef Kurt Masur que se déroulent les grandes manifestations de Leipzig qui précipiteront la chute de la RDA. Aux cris de « Wir sind das Volk » (« Nous sommes le peuple »), la foule envahit places et églises et reprend en mains son destin, au terme de 40 années de dictature communiste. Je prends place en haut de la salle, à côté d'un monsieur très sympathique, abonné depuis de nombreuses années. Il m'explique que la musique est toujours aussi importante dans la vie des habitants de Leipzig et que dans de nombreuses familles, comme la sienne, chacun des enfants joue d'un instrument. Je m'en étais rendu compte au cours de promenades en ville, percevant ça et là quelques notes s'échappant d'une fenêtre ouverte, et croisant fréquemment de jeunes musiciens se rendant au conservatoire ou à une répétition. Exprimant ma crainte d'être placé un peu haut dans cette salle aux dimensions impressionnantes, je suis rapidement rassuré par mon voisin qui me confirme que l'acoustique est partout excellente. Aux premières notes du Tombeau de Couperin, je suis enchanté par le son clair et équilibré de l'orchestre, dont on perçoit avec une rare précision tous les instruments, même dans les pianissimos. Les cordes sont puissantes et veloutées, les cuivres sonnent à la perfection et les pupitres de bois sont tenus par des musiciens qui n'ont rien à envier aux meilleurs solistes. Le concert avançant, je réalise que si j'ai déjà eu le plaisir d'écouter de bons orchestres, je n'ai jamais -à part sans doute avec la Philarmonie de Vienne, il y a une dizaine d'années- ressenti une aussi forte impression de précision et de plénitude. Notamment dans Ma Mère l'Oye, où se révèlent de nombreux détails d'écriture et d'orchestration qui m'étaient jusqu'alors passés inaperçus. Les enchaînements harmoniques, les attaques et les dynamiques épousent la perfection. Acclamé, Louis Langrée ne cache pas son bonheur. Le mien est entier, au point que la première chose que je fait en rentrant à la maison est de réserver deux places à Pleyel pour octobre prochain. L'orchestre vient en effet cet automne à Paris pour une intégrale Brahms, avec son chef titulaire, Riccardo Chailly qui, dans cette video, nous fait découvrir son orchestre avec un bel enthousiasme.

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10 juin

Nielsen XVIII : Les miniatures pour piano de Carl Nielsen

La production pour piano seul de Carl Nielsen se subdivise en deux catégories bien distinctes. Une première, non rigoureusement chronologique, propose des pièces de courtes durées assimilables à ce que l’on a coutume de qualifier de miniatures. L’autre se compose d’œuvres beaucoup plus consistantes et ambitieuses comme l’on n’en rencontre que très rarement chez les créateurs nordiques. Parmi les premières, on pourra citer essentiellement : Deux Pièces de caractère (1882-1883) ; Cinq Pièces, op. 3 (1890) ; Humoresques-Bagatelles, op. 11 (1894-1897) ; Prélude de fête (1900) ; Drømmen om « Glade Jul » (1905) ; Musiques pour petits et plus grands, op. 53 (1930). La seconde variété comprend des partitions robustes et innovantes comme : Suite symphonique, op. 8 (1894) ; Chaconne, op. 32 (1916) ; Thèmes et variations, op. 40 (1917) ; Suite « Den Lucideriske », op. 45 (1919-1920) ; Trois Pièces, op. 59 (1930). Nous nous proposons d’aborder ici uniquement les musiques constituant le corpus des musiques d’agrément, élaborées pour le plaisir simple et immédiat des interprètes et des auditeurs. D’innombrables compositeurs scandinaves et finlandais ont produit une quantité impressionnante de petites partitions où prédominent la grâce, le beau son, les mélodies mémorisables, le plaisir de l’instant. Certes, cette disposition n’a rien de spécifiquement nordique car tous les pays ont eu leur lot de créateurs de miniatures, romances, feuilles d’album, bagatelles… Les nordiques, à l’instant évoqués, ont tiré une part non négligeable de leur inspiration de la littérature pianistique germanique classique et romantique au sens large de ces termes. On se souvient d’ailleurs que nombre d’entre eux étaient d’origine allemande. Les miniatures pour piano étaient traditionnellement destinées à alimenter la demande provenant des foyers aisés où trônait immanquablement un piano faisant partie intégrante de l’éducation des jeunes filles et participant également au plaisir de leurs mères éduquées dans leur jeunesse. Le violon était l’instrument principal du compositeur Carl Nielsen dont il jouait assez régulièrement au sein de quatuors à cordes, souvent dans un cadre amical. Par contre, entre 1889 et 1905, il le pratiqua régulièrement dans l’orchestre du Théâtre royal de Copenhague parmi les seconds violons et longtemps sous la baguette du célèbre chef norvégien Johann Svendsen. Par ailleurs, il se servait habituellement du piano pour composer sans être un très grand instrumentiste à cet égard. Cette proximité l’aida-t-elle vraiment dans l’élaboration de ses partitions réservées au clavier ? Difficile de l’affirmer avec certitude. Cependant, il est très probable qu’il pouvait ainsi apprécier les sonorités, le rendu des accords et de leurs enchainements. A l’image de tant d’autres créateurs de musique. Ses premiers contacts avec les claviers remontent à l’enfance puisqu’il se souvint que chez ses parents se trouvait une épinette détériorée et qu’un peu plus tard, vers l’âge de six ans, il découvrit un piano droit en meilleur état au domicile du demi-frère de sa mère, aveugle, nommé Hans Andersen, qui était organiste de l’église de Dalum, ville située à proximité d’Odense. Adolescent, c’est un vieux pianiste appelé Outzen qui lui donna ses premiers cours, à une époque où le jeune Carl était musicien militaire à Odense et ambitionnait de pouvoir acheter un piano en ne dépensant pas sa maigre solde. Il se procura aussi des manuels et des partitions d’occasion comme la Sonate en ut majeur K. 545 de Mozart et le premier livre du Clavier bien tempéré de Jean-Sébastien Bach. Mais c’est principalement entre 1884 et 1886, à l’Académie royale de musique de Copenhague, qu’il reçut un sérieux enseignement pour cet instrument auprès de Gottfried Matthison-Hansen (1832-1909), un organiste et compositeur alors renommé. Ses progrès au piano sont relevés par son maître lors des examens de fin d’année où l’on souligne ses progrès. Il nota : « très joliment joué, cantabile et attentif à tous points de vue. » Pour achever sa troisième année il joua un Impromptu de Schubert apprécié comme « clair, précis et parfaitement sûr. » Une chose est certaine, Nielsen connaissait très bien la modestie de ses capacités pianistiques et ne s’attaqua jamais à des musiques très exigeantes. Il joua néanmoins à plusieurs reprises en public ses propres partitions les plus simples sans s’aventurer au-delà. On sait qu’il travailla à cette époque les œuvres suivantes : Etude en mi mineur de Neupert, Romances sans paroles en mi bémol majeur de Mendelssohn, Sonate en do mineur op. 10 de Beethoven, Impromptu en mi bémol majeur de Schubert, Dance populaire de Gade. Rappelons qu’il pratiqua également, outre le violon, le bugle et le trombone alto. Au cours de sa carrière ultérieure il interpréta en quelques occasions, peu fréquentes, des musiques pour le piano. On signalera : = le 16 novembre 1899 lors d’un concert de la Société privée de musique de chambre, Nielsen accompagna le chanteur Vilhelm Herold qui interpréta plusieurs de ses chansons ; on donna aussi sa Sonate pour violon et piano et son Quatuor à cordes en sol mineur, op. 13. = le 10 juin 1902 au Théâtre de Svendborg, ville du sud de la Fionie, on signala son interprétation de l’Humoresque pour piano et de son Prélude de fête pour le nouveau siècle. Au programme figuraient également la comédie Literatur d’Arthur Schnitzler, des musiques de Nielsen (des chansons et Snefrid, mélodrame d’après Holger Drachmann) et de Christian Sinding (Quintette avec piano, Nielsen tenant la partie de second violon). = A l’ambassade de Danemark à Paris, le 22 octobre 1926, lors d’une réception organisée en l’honneur du maître danois, il interpréta ses Humoresques-Bagatelles. Nous n’avons pas de compte-rendu de cette exécution en dehors d’un jugement plutôt objectif du pianiste et ami Henrik Knudsen qui avança que le jeu de piano de Nielsen était « désespéré ; habituellement avec une sonorité exécrable – pire que son jeu au violon ». Pendant très longtemps la composition de courtes pièces pour piano de difficulté minime ou modérée constituait une source de revenus non négligeables car les éditeurs de musique trouvaient là régulièrement un substantiel marché lucratif auprès de ces milliers de particuliers financièrement aisés possédant un piano et achetant régulièrement des partitions pour eux-mêmes et leurs enfants. Ainsi Nielsen laissa-t-il quelques partitions très agréables d’écoute, plaisantes même, se posant en dignes héritières des miniaturistes scandinaves de la trempe de celles produites par Halfdan Kjerulf et Edvard Grieg en Norvège et Niels Gade au Danemark. Ainsi, lorsqu’il compose Humoresques-Bagatelles, Gade a disparu depuis seulement quatre années et Grieg a encore une dizaine d’années à vivre. On a récemment découvert à la Bibliothèque nationale d’Aarhus deux enregistrements sur cylindres de cire gravés sous les doigts du compositeur. Ce document précieux d’après le grand spécialiste Daniel Grimley (2008) montre un interprète « dont le jeu était au mieux inégal ». En présence d’autres pianistes de talent il ne s’aventurait pas au-delà de pièces faciles ou encore cette Fantaisie de Mozart qu’il interpréta modestement à Paris en 1926 devant des pointures du niveau de Maurice Ravel, Albert Roussel et Arthur Honegger, tous pour le moins étonnés de ce choix. Plus largement, on se doit de préciser que les œuvres pour piano de Carl Nielsen furent défendues de son vivant avec talent et souvent régularité par des instrumentistes danois de haut niveau comme Louis Glass (1864-1936), Johanne Stockmarr (1869-1944), Alexander Stoffregen (1884-1966), Christian Christiansen (1884-1955), Herman D. Koppel (1908-1998). Un pianiste allemand, également compositeur, s’est aussi distingué dans ce répertoire, Eduard Erdmann (1896-1958). Deux Pièces de caractère et Andantino (1882-1883), esquisses très avancées écrites à l’époque où le jeune homme vivait à Odense, ont survécu sous forme de partitions au propre (à l’encre) et ont connu un modeste succès local sans atteindre un niveau de réalisation suffisant leur permettant d’accéder au rang de musiques dignes d’être publiées ni à une renommée capable d’affronter les innombrables chefs-d’œuvre écrits dans ce registre. Néanmoins elles indiquent, avec quelques autres partitions du même acabit, les progrès du jeune maître plein d’ambition et de croyance en son avenir. Les Cinq Pièces pour piano, op. 3, FS10, de 1890, durée : 8’, Fem Klavierstykker en danois, dédiées à Madame Orpheline Olsen, née Wexschall-Schram, durent un peu plus de sept minutes. Les parties de l’œuvre portent les titres suivants : Folketone (Air populaire), Humoresque, Arabesque, Mignon et Alfedans (Danse des elfes) et offrent une agréable variété de ton néanmoins circonscrite dans les paramètres classiques du genre. Ce premier opus pianistique de Nielsen retint l’attention de deux éditeurs : Henrik Hennings et Wilhelm Hansen. Alors qu’il séjournait à Berlin (voyage d’étude européen en 1890-1891) le jeune compositeur adressa une missive à son maître respecté et aimé Orla Rosenhoff (24 novembre 1890) lui demandant s’il pouvait lui faire parvenir les épreuves de sa partition alors qu’il hésitait entre les deux éditeurs suscités. Il les envoya dès le 15 décembre et précisa avoir interprété sa musique pour certains musiciens causant selon lui de très positifs commentaires. Porté par son optimisme juvénile il précisa encore dans une lettre datée du 24 décembre 1890 : « On dit que c’est quelque chose de tout à fait nouveau et je pense personnellement que c’est la chose la plus originale que j’ai faite. » Cette première partition pour le piano sera finalement publiée par Wilhelm Hansen l’année suivante. Si rien ne justifie de crier au génie on découvre dans cet opus précoce des miniatures au ton très agréable, à l’atmosphère emplie de charme, et au total qualifiables de véritable réussite dans son genre. Rien toutefois n’autorise d’y détecter des éléments précurseurs de la future originalité de Carl Nielsen. Cependant, on put en pleine subjectivité en percevoir, ou mieux y deviner vaguement, la sourde présence d’un véritable potentiel. Nous sommes bien loin cependant d’un honnête devoir scolaire. Son domaine esthétique s’inscrit sans faux-fuyants dans la droite ligne des pièces les plus légères de Félix Mendelssohn (Romances sans paroles) et Robert Schumann (Scènes d’enfants), maîtres ayant depuis longtemps laissé leurs marques sur les œuvres similaires de compatriotes comme Johan Peter Emilius Hartmann et Niels Gade, sans compter sur le Norvégien Edvard Grieg, très proche, on le sait, de la culture et de la vie musicale danoises. Durant son séjour d’étude, il structura cet opus dont certaines pièces avaient été élaborées plusieurs années auparavant. Ainsi le n° 2 et le n° 5 dataient de l’époque où le garçon fréquentait une jeune fille nommée Emilie Demant (au cours des étés 1887-1889) qui reçut probablement en cadeau des exemplaires de ces deux miniatures. Deux jours avant d’embarquer pour le continent, il confia dans son journal personnel, le 1er septembre 1890, son intention de publier ces brèves pièces. Parvenu à Dresde, il écrivit le 12 septembre 1890 : « Ai composé une Pièce pour piano en la mineur « dans le style populaire » et le 27 octobre suivant, à Berlin cette fois, il ajouta dans son journal : « Ai composé aujourd’hui « Le Diable » ; Fini pense que c’est quelque chose de complètement nouveau en musique. » Fini, c’est Fini Henriques , un proche ami musicien né deux ans après lui, porté là par un enthousiasme bien sympathique mais quelque peu excessif, bien sûr. Les choses se précisèrent dans son esprit puisqu’il marqua dès le 13 octobre son intention de faire publier « mes 3 ou 4 pièces pour piano sous forme de lettres de voyage… » On apprend à la journée du 2 novembre qu’il avait écrit à l’éditeur Wilhelm Hansen pour lui proposer une publication enrichie d’illustration de l’artiste Niels Wivel (1855-1914), lequel en définitive n’interviendra pas au moment de la publication. Le 9 novembre, il nota : « Lettre de Wilhelm Hansen, il propose d’acheter les droits des Pièces pour piano et de les imprimer pour Noël ». C’est à Berlin qu’il mit la touche finale aux Cinq Pièces pour piano. Dans ce travail, et dans l’opus 11 à venir, Nielsen montra qu’il avait acquis et assimilé l’art de Grieg et de Gade affichant la claire volonté de plaire et distraire. A l’évidence ce sont des pièces de salon consonantes bien ancrées dans le 19e siècle. Ceux à qui il montra son travail affichèrent des appréciations positives : ainsi un certain Wildt (il défendit semble-t-il l’Arabesque) et le fameux fondateur historique du Quatuor Brodsky, Adolf Brodsky, qui apprécia particulièrement l’Humoresque. Bonne critique aussi de la part du jeune musicien finlandais Armas Järnefelt, futur beau-frère de Jean Sibelius, qui deviendra compositeur et surtout chef d’orchestre de très haut niveau et dont la carrière se déroulera surtout à Stockholm. La première pièce Mélodie populaire (Folketone), notée Andante (2’40), quitte l’atmosphère schumanienne dominante mais sans s’en affranchir totalement si ce n’est par un caractère personnel et certains traits originaux (agrémentés d’une bonne dose d’humour), orientation qui intéressent également en partie les sections suivantes. Elle rejoint la manière d’un Grieg (ou d’un Gade) marquée par les airs populaires scandinaves depuis peu réactualisés, ici recueillis. Suit une Humoresque (Humoresk), Allegretto giocoso, initialement intitulée Novelette (1’50), composée plusieurs années plus tôt puisqu’on en trouve la mention dans les souvenirs d’Emilie Demant-Hatt, une amie proche de l’époque de ses études qui évoque également la Danse des elfes, le n° 5 de l’opus 3. Cette Humoreske avait beaucoup plu au violoniste Adolf Brodsky qui en avait informé le jeune danois à Leipzig. Morceau en la majeur très vif et dansant rappelant Grieg et plus précisément certaines Pièces lyriques ou encore Peer Gynt (Danse d’Anitra). L’ Arabesque (Arabeske) est un tempo Moderato (1’) à propos de laquelle Nielsen ne cacha pas une certaine fierté en ce qui concerne son originalité de timbre marquée par une lecture du poème éponyme du poète danois Jens Peter Jacobsen (1847-1885), celui-là même qui écrivit Gurre et inspirera Arnold Schönberg quelques années plus tard. Sur sa partition, en guise de devise, le jeune Carl reprend ces vers du poète : « T’es-tu égaré dans la sombre forêt ? Connais-tu Pan ? » A l’origine, il avait envisagé de baptiser sa pièce Der Teufel/Fanden/Le Diable bien en adéquation avec l’atmosphère de la pièce. Durant son séjour berlinois il reçut de flatteuses appréciations de la part de ceux qui entendirent ce morceau. Morceau considéré comme original. Rasmussen y décela des traits qui à son avis inspireront les grandes œuvres futures et foncièrement originales pour cet instrument. Et d’expliciter : « Les triples croches rapides, leurs répétitions obstinées, les accents abrupts, les mélismes hystériques à la manière des clarinettes… » Moderato grazioso est la caractéristique de Mignon (1’) avec son climat moins festif et moins insouciant, il se positionne sans prétention quelque part entre Mendelssohn et Chopin, avec ses traits délicats et nobles. La Danse de l’Elfe, reçut l’indication de Tempo di valse (1’40), proche de l’esprit de Grieg. Nielsen appréciait ces quelques pages dont il réutilisera le thème en 1906 dans sa musique de scène pour Herr Oluf, er reitet (Mr. Oluf monte à cheval) d’après Drachmann. A Berlin toujours, il fut invité à dîner par l’éditeur Henrik Hennings qui souhaita avec insistance éditer ce recueil mais sans convaincre le jeune artiste qui donna in fine la priorité à son éditeur Wilhelm Hansen. Son atmosphère aérienne, merveilleuse et féérique se distingue par une beauté indéniable. Dans cet opus 3, et dans le suivant op. 11, on constate combien les racines musicales de Nielsen s’ancraient dans le romantisme authentique dont il tentera par la suite de s’affranchir. Humoresques-Bagatelles, op. 11, FS 22, 1894-1897, 6’30. La composition de ces Humoresques-Bagatelles ou Bagatelles humoristiques s’échelonna sur une assez longue période de trois ans pour une brève durée de huit minutes environ réparties sur six pièces dont les titres sont : n° 1 : Goddag ! Goddag ! (Bonjour ! Bonjour !), n° 2 : Snurretoppen (La Toupie tournoyante), n° 3 : En lille langsom vals (Une Valse très lente), n° 4 : Spraellemanden (Jeannot bondissant), n° 5 : Dukke-marsch (La Marche de la poupée), n° 6 : Spilleværket (L’Horloge musicale). La partition datée du 12 mai 1897 sera publiée au cours de cette même année chez Wilhelm Hansen (ce dernier les acheta pour 650 couronnes danoises avec la cantate Hymnus Amoris). Elle est dédiée aux enfants de Nielsen bien que la première édition n’en fasse pas mention. A savoir, ses filles Irmelin et Anne Marie, nées respectivement en 1891 et 1893, et son fils Hans Borge, né en 1895. Sans doute est-ce en pensant à sa jeune progéniture qu’il trouva l’inspiration adéquate à l’écriture de ces miniatures. Sa femme, l’artiste Anne-Marie Carl Nielsen, née Brodersen, réalisa l’illustration de la page de couverture qui représente leurs enfants en train de jouer. Dans son journal (à la date du 6 janvier 1898) le compositeur fait mention de la publication le Noël précédent. La création eut lieu le 3 février 1898 sous les doigts de la pianiste Adolfa Johnsson. Le critique Charles Kjerulf les situa dans la ligne des Scènes d’enfants de Schumann leur accordant une atmosphère plus naïve et raffinée et avança que leur place souhaitable ne se situait pas dans le cadre de la salle de concert (Politiken, 4 février 1898). La critique Nanna Liebmann précisa que le compositeur en fait s’amusait là bien davantage que dans l’austère et rude Suite symphonique pour piano (Dannebrog, 4 février 1898). On a pu aussi (Gustav Hetsch, Nationaltidende, 4 février 1898) leur accorder un niveau de relaxation de qualité adressé « à des enfants de 30 ans »). Ce dernier commentateur loua le jeu d’Adolfa Johnsson. Quant à Nielsen il les joua lui-même quelques années plus tard en public au Théâtre Svendborg. Sans doute fit-il une gravure privée sur cylindre de cire de la Marche de la poupée (entre 1920 et 1924 semble-t-il) au domicile de ses amis Vera et Carl Johan Michaelsen. La qualité sonore rend difficile un jugement péremptoire sur la nature du jeu pianistique du compositeur. Les Humoresques-Bagatelles apportent un vent de fraîcheur et de légèreté, elles dispensent un plaisir simple et agréable mais affichent aussi un ton plus personnel que dans l’opus pianistique précédent. Chaque partie s’avère homogène et fort sympathique. L’accueil public et professionnel semble avoir été relativement positif. On a mis en parallèle cette partition avec les pièces contemporaines pour enfants de l’ami Fini Henriques, en fait légèrement postérieures puisque datant de 1899. Elles ont été aussi comparées aux Scènes d’enfants de Schumann mais également aux brèves compositions de Bartók, Prokofiev ou Debussy (Children’s Corner). Leur atmosphère à la fois naïve, fraiche et charmante ne manque pas de raffinement et Nielsen, bien que non virtuose et technicien réputé approximatif, les a quelquefois jouées en public, en remportant à chaque fois un beau succès. N° 1. Allegretto (1’), discrètement enjoué, jamais extravagant, bien scandinave en somme, dont le motif initial correspond au « Bonjour ! Bonjour ! » danois. N° 2. Presto (1’) Pour la main gauche. Virevoltante, ou plutôt gaiement tournoyante, la toupie fait le bonheur des enfants et puis s’arrête soudainement. N° 3. Valse lento (1’30), belle page, aérée et dansante, maîtrisée et tenue par une distinction presque rigide. N° 4. Poco allegretto (moins de 1’). Humour, imprévisibilité comme le laisse entendre son titre Spraellemanden (Pantin) avec ses notes pointées et son rythme désarticulé, d’une brièveté frustrante. N° 5. L’Allegro moderato (1’30) est une Marche des poupées, presque mécanique avec son rythme naturellement figé ou presque, proche d’un allegro à la Haydn. Il existe un précieux enregistrement de cette pièce par le compositeur lui-même au piano entre 1920 et 1924 sur un rouleau restauré et gravé sur un CD. N° 6. Allegretto scherzando (1’), suggère vraiment Mozart avec sa légèreté rapide et son allant juvénile. Petite pièce de circonstance composée à la toute fin du 19e siècle, ce Prélude de fête (1900, FS 24) ne dépasse pas les deux minutes et s’apparente à un air patriotique reposant sur un mouvement mélodique ample. Dédié au peintre et ami Jens Ferdinand Willumsen (1863-1958) il fut publié dans le grand journal de Copenhague, Politiken, en première page du numéro paru le 1er janvier 1901. Trois mois plus tard la création publique a lieu. Le 4 mars en effet la pianiste Dagmar Borup le joue à Copenhague (au Koncertpalae) et l’inscrit ensuite à ses programmes (avec les deux premiers mouvements de la Suite symphonique du compositeur, également pour piano). Le redouté critique musical Charles Kjerulf souvent sévère envers le jeune Nielsen trouva cette musique « authentique avec son style grandiose. » (Politiken du 5 mars 1901). Le titre complet est Prélude de fête pour le nouveau siècle et la partition est notée Tempo giusto. L’auteur note sur la première mesure : « fier, pompeux ». Si on lui reconnut une atmosphère joyeuse avec ses grandes lignes mélodiques en dépit de son caractère martial, il n’empêche qu’il s’agit d’une œuvre tout à fait mineure et sans grand intérêt. Il en existe divers arrangements réalisés du vivant du compositeur (par exemple pour orgue et pour orchestre de vents). Nielsen en a dirigé un arrangement pour vents de Johannes Andersen le 3 novembre 1929. Drommen om « Glade Jul » ou Rêve de Joyeux Noël (partition datée du 3 décembre 1905) est une autre miniature (2’30) sans numéro d’opus (FS 34 dans la classification de Dan Fog et Torben Schousboe) publiée à l’occasion des fêtes de Noël par la Société des compositeurs dans le recueil intitulé « Portraits et Humeur ». Ce court morceau utilise les premières notes bien connues du « Stille Nacht » (« Douce nuit ») du compositeur autrichien Franz Xavier Gruber (1787-1863), s’en éloigne à peine et ne dépasse pas le modeste exercice qu’il ambitionne d’être et de rester. Notée Poco adagio, cette paraphrase est parue dans un album de Noël de l’Union danoise des compositeurs en 1905. Cette année –là, Carl Nielsen démissionna de son poste de second violon de la Chapelle royale après une quinzaine d’années de bons et loyaux services afin de se consacrer à la composition. Bien des années allaient s’écouler avant que Carl Nielsen ne revienne au registre des miniatures pour piano. Vers la fin de son remarquable parcours créateur semé de chefs-d’œuvre immortels (six symphonies, trois concertos, deux opéras, des œuvres ambitieuses pour le piano, des chansons populaires, un fameux Quintette à vent…), il se propose d’écrire cette Musique pour piano pour jeunes et vieux (en danois, Klavermusik for smaa og store/pour petits et grands), son opus 53 (FS 148), élaborée en 1929/1930. Après tant d’œuvres majeures, Carl Nielsen confirme sa capacité exceptionnelle d’adaptation et se propose d’écrire une série de petites pièces susceptibles d’être utilisées par tous ceux qui abordent ce genre, engagement également stimulé par la Société des professeurs de musique qui lors de sa réunion de décembre 1929 en appelle aux compositeurs danois dans l’optique de combler un manque dans le registre des pièces aisées pour le piano. Sans tarder, Nielsen se mit au travail avec un zèle quasi juvénile. « Je n’ai pas dépassé le territoire des cinq notes dans ces petites pièces, mais par ailleurs j’ai tenté dans le cadre de ces modestes limites, par le biais de modulations et de polyphonie, de préparer la voie vers la grande littérature musicale. » Il résulte de cette démarche 24 petites pièces dans toutes les tonalités, dans des tempos et des styles variés. Il réalisa ce travail principalement durant un séjour à Göteborg en janvier-février 1930. Il semble avoir composé une pièce par jour de travail. Il se concentra sur cette tâche exigeante et somme toute difficile pour reprendre ses propres termes. La création d’un certain nombre de numéros revint au jeune et très talentueux pianiste danois Hermann D. Koppel lors d’un récital tenu le 27 octobre 1930 à Copenhague (salle de concert du Conservatoire) après qu’il eut travaillé sa partition en compagnie du compositeur. Le critique du journal Berlingske Tidende le lendemain souligna le génie du créateur capable d’inclure « le grand dans le petit ». On décèle des numéros d’atmosphères différentes allant du drôle au comique en passant par l’humour voire le grotesque, convenant à l’esprit des plus jeunes, d’autres s’adressent davantage aux adultes dans leur aspects méditatifs, sentimentaux, singuliers. Ici et là, il sait se montrer séduisant et sympathique et par-dessus tout étonnant par ses capacités d’expressions multiformes. Même si la musique est facile à jouer elle dépasse largement le statut de simple exercice et mérite sans conteste les qualificatifs « de véritables petits joyaux, simples et francs, où chaque mesure respire subtilement un air spécifique à Nielsen », caractérisée par une simplicité thématique… avec pêle-mêle enthousiasme, juvénilité, rythme… le tout teinté d’une ombre de mélancolie. La joie est à chaque fois nuancée par une menace indicible. » (Jean-Luc Caron, 1990). Les sections qui composent cet opus pianistique de la grande maturité sont les suivantes. Livre 1er : 1. Allegretto, 2. Andantino quasi allegretto, 3. Allegro scherzando, 4. Grazioso, 5. Andantino, 6. Allegro giocoso, 7. Poco lamentoso, 8. Maziale, 9. Cantabile, 10. Allegretto civettuolo, 11. Lugubre, 12. Andantino poco tiepido, 13. Adagio drammatico. Livre 2éme : 14. Andantino carino, 15. Capriccioso, 16. Adagio espressivo, 17. Alla contadino, 18. Largo con fantasia, 19. Preludio, Andante, 20. « Alla Bach », 21. Adagio/Con sentimento, 22. Marcia di goffo, 23. Allegretto pastorale, 24. Etude : Allegro, 25. Molto adagio-Allegretto commodo. La durée des pièces aux intentions didactiques pour les cinq doigts s’échelonne de trente secondes à deux minutes et trente secondes. Et elles s’adressent à toutes les tonalités. On note que les climats explorés sont, tour à tour drôles, grotesques, pensifs, bizarres, émouvants, scintillants, gais, insouciants, retenus, décidés, hésitants… Il précisa le 12 août 1931 à l’éditeur et expert d’orgue allemand Henny Jahnn (1894-1959) qu’il avait voulu « une musique pour enfants mais d’une manière quelque peu différente de la complète innocence de l’enfant. » L’ensemble dure environ 25-28 minutes et répond au souhait du compositeur de ne pas s’éloigner de la triade : « clarté, simplicité et rigueur ». Son élève Rudolph Simonsen (1899-1997) lui confia le 17 septembre 1930 : « Il y a une extraordinaire richesse de fantaisie dans ces cinq notes ». Discographie La discographie des miniatures pour piano de Carl Nielsen propose quelques belles interprétations, souvent enregistrées dans le cadre d’intégrales. Nous en signalons simplement les plus intéressantes. Galina Werschenskka, France Ellegaard, Arne Skjold Rasmussen, Herman D. Koppel, Eyvind Moller, Niels Otto Raasted. In Keybord Works. Intégrale piano et orgue. The Historic Carl Nielsen collection. 2 CD Danacord DACO 363 et 364. Enregistrements de 1937, 1945, 1950, 1953, 1952, 1967. Durée : 74’20 + 66’27. Herman D. Koppel. Intégrale en 2 CD. Dacapo 8.224095-96. Enregistrement réalisé en 1981 au Studio 3 de la Radio danoise. Durée : 115’57. Nana Hansen. Humoresque-Bagatelles, op. 11 ; 5 Pièces pour piano. Plus des œuvres de Grieg et Sibelius. Enregistré à Londres en 1986. EMI CDC 74 9033 2. Durée totale du CD : 57’15. Enid Katahn. Opus 40, 59, 32, 11, 3, 45. Enregistrement : Blair School of Music Recital, Vanderbilt University. 1990. Durée totale : 72’. Kingdom KCLCD 2019. Anne Øland. Intégrale. Enregistrement au Conservatoire de musique Vestjysk, Esbjerg, et à l’Académie de musique d’Odense, 1992 et 1993. Durée : 62’16 et 62’37. 2 CD Paula PACD 79 et PACD 80. Christian Eggen . Opus 32, 45, 11, 40 et 59. Durée : 65’15. Victoria VCD 19074. Enregistrement : Université Aula, Oslo, 1993. Barbara Meister. Op. 3, 11, 32, 40, 53, 59. 1 CD Centaur CRC 2254. Enregistrement : Bâton Rouge, Louisiane, 1994. Durée : 57’03. Peter Seivewright. Intégrale. 2CD Naxos 8.553653 et 8.55354. Enregistrement réalisé en l’église Saint Martin, East Woodhay, Hampshire, 1995. Durée : 62’49 et 62’58. Leif Ove Andsnes . Opus 32, 45, 59, 3, 11. Enregistrement à St George, Brandon Hill, mars 1996. Virgin Classics 7243 45129 2 6. Durée : 54’20. Christina Bjørkøe. Intégrales des œuvres pour piano. 2 CD CPO 777 413-2. Enregistrement réalisé à Copenhague de 2007. Durée : 66’12 + 67’29. Martin Roscoe . Complete Piano Music. 2 CD, Hyperion CDA67591/2. Enregistrement : Potton Hall, Suffolk, Angleterre février et juin 2007. Durée : 69’31 et 47’15. Eléments bibliographiques généraux Jean-Luc Caron. Carl Nielsen. L’Age d’Homme. Lausanne. 1990. David Fanning. Préface à l’édition complète de l’œuvre de Carl Nielsen. CN Udgaven CN 00042. Miller, Mina. The Complete Solo Piano Music of Carl Nielsen. Editions Wilhelm Hansen. Copenhague. 1981. Arne Skjold-Rasmussen. The Piano Works. In Carl Nielsen. Centenary Essays. Nyt Nordisk Forlag. Arnold Busck. Copenhague. 1964.

Maurice Ravel
(1875 – 1937)

Maurice Ravel (7 mars 1875 - 28 décembre 1937), était un compositeur français de l’époque moderne. Avec son aîné Claude Debussy, Ravel fut la figure la plus influente de la musique française de son époque et le principal représentant du courant dit impressionniste au début du xxe siècle. Son œuvre, modeste en nombre d'opus (quatre-vingt-six œuvres originales, vingt-cinq œuvres orchestrées ou transcrites), est le fruit d'un héritage complexe s'étendant de Couperin et Rameau jusqu'aux couleurs du jazz et d'influences multiples dont celle, récurrente, de l'Espagne. Caractérisée par une grande diversité de genres, la production musicale de Ravel respecte dans son ensemble la tradition classique et s'étale sur une période créatrice de plus de quarante années qui la rendent contemporaine de celles de Fauré et Debussy mais aussi de Stravinski, Bartók ou Gershwin. La grande majorité de ses œuvres a intégré le répertoire de concert. Parmi celles-ci le ballet symphonique Daphnis et Chloé (1909-12), le Boléro (1928), les deux concertos pour piano et orchestre (pour la main gauche, 1929-31 ; en sol majeur, 1930-31) et l’orchestration des Tableaux d'une exposition de Moussorgski (1922) sont celles qui ont le plus contribué, depuis des décennies, à sa renommée internationale. Reconnu comme un maître de l’orchestration et un artisan perfectionniste, Ravel ne s'est jamais départi d'une sensibilité et d'une expressivité particulière.



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